« Il n’y a pas beaucoup de produits comme les papiers ingrain. »

Professeur en conception et développement du design à l’Université des arts de Berlin, Axel Kufus a dirigé un atelier visant à prendre la mesure, expérimentalement parlant, de la qualité sensuelle du papier ingrain. Mais quelle est sa position personnelle par rapport à ce produit ? C’est ce qu’il a révélé lors d'un entretien.

Professeur Kufus, qu’est-ce qui vous lie par association au papier ingrain d’Erfurt ?

Le papier ingrain a quelque chose d’omniprésent. Il fait partie des standards qui accompagnent notre environnement construit depuis une éternité perçue – à savoir concrètement depuis bien plus de 150 ans. Les produits de ce type, qui sont restés fidèles à leur nature et ont subsisté sur une durée aussi longue avec visiblement peu de changements, ne sont pas tellement nombreux. Faut-il vraiment les fabriquer ? N’ont-ils pas toujours existé ? En tant que designer, je ne peux que saluer ce produit qui semble faire partie intégrante de notre univers, dont on ne peut pratiquement plus se passer, ce fait n’ayant pas besoin d’être crié sur les toits. En l’occurrence, le papier ingrain n’a pas du tout été inventé comme tel. En 1864, le pharmacien Hugo Erfurt avait seulement besoin d’une décoration pour sa vitrine. S’être emparé de nos quatre murs, à partir de là, laisse supposer en substance un ADN exceptionnel.

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L’ingrain ressemble-t-il donc à quelque chose comme le coca-cola, qui fut inventé à l’origine comme un sirop pour la toux et s’est transformé en boisson rafraîchissante ?

Non, je ne le comparerais pas au coca-cola. Plutôt à l’eau minérale. C’est beaucoup plus neutre, plus modeste, plus sain aussi. Le papier ingrain est un produit tellement simple et universel qu’il a réussi à braver plus ou moins aisément toutes les modes des 150 dernières années – même s’il y a eu certainement des bas et des hauts, il a présidé aux évènements au sommet de la mode des tapisseries.

Peut-on prévoir un tel succès ?

De cette façon, certainement pas. On peut qualifier assurément le papier ingrain de standard. Mais les standards évoluent. Ils se forment à partir du consensus de nombreux développements, d’expériences et aussi d’habitudes. Il faut du temps pour ce faire. Nous, les designers, ne nous posons pas en déclarant : « je vais dessiner maintenant un produit standard » – car ce serait voué à l’échec. Les standards s’imposent n’importe quand – il sont ensuite reconnus et défendus comme tels. Cela tient à notre culture, en particulier à la culture allemande. Nous nous efforçons de les créer parce que nous gagnons en sécurité au travers d’eux. Peut-être est-ce même le sentiment de sécurité et l’orientation qu’ils nous procurent. Il y a un grand nombre d’individus qui refusent de sortir de la norme, qui préfèrent s’adapter à des codes décoratifs, mais également sociaux, qui ne remettent pas les choses en question. Leur personnalité se fait alors jour autrement. 

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L’agence de publicité Jung von Matt a conçu une salle de séjour qui correspond au goût moyen des Allemands. Voulez-vous parler de ce type de standard ?

Le standard génère la normalité. Elle seule ne doit pas être « petite bourgeoise ». Ce sont des clichés d’une moyenne qui sont exhibés ici, et on a beau rire – de chacun qui veut se démarquer de la moyenne. « L’avant-garde » aime à se saisir sans cesse de la normalité, parce que toutes les modes veulent rivaliser et la dépasser. Ainsi tournons-nous en rond, le papier ingrain assistant impassible au spectacle.

Il est représenté aussi dans la salle de séjour de Matt.

Exact, mais il ne se démarque de manière différente du mobilier. Il n’est pas en représentation, il n’apparaît pas en gros pour disparaître ensuite. Il est simplement là. 

Quel est le phénomène qui le porte ?

C’est le chaos du grain, il n’y a pas d’ornement, pas de raccord, pas de signification. Il laisse cela aux autres. C’est un jeu avec le flou. Le papier ingrain est un camouflage idéal pour le mur. Il dissimule ses singularités, la matérialité, les aspérités, il constitue le fondement de la couleur, des tableaux, du mobilier. C’est une solide base sur laquelle je peux construire.

 

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